Le Sommet Mondial sur la Société de l'Information

Genève 2003 — Tunis 2005 : de la théorie à la diplomatie

Le nom même de ce site — SMSI — renvoie à un événement diplomatique précis : le Sommet Mondial sur la Société de l'Information, organisé sous l'égide des Nations unies et de l'Union internationale des télécommunications (UIT) au début des années 2000. Revenir sur cet événement permet de comprendre comment la notion de société de l'information est passée du champ académique, exploré par Bell puis Castells, au champ concret des politiques publiques et de la diplomatie internationale.

Deux phases, deux capitales

Le SMSI s'est déroulé en deux phases distinctes, comme le documente le site officiel de l'UIT consacré au Sommet : une première phase à Genève, du 10 au 12 décembre 2003, consacrée à l'élaboration d'une Déclaration de principes et d'un Plan d'action ; une seconde phase à Tunis, du 16 au 18 novembre 2005, destinée à évaluer les progrès réalisés dans la mise en œuvre de ce plan et à fixer des objectifs à l'horizon 2015. Ce découpage en deux phases séparées de deux ans n'est pas anodin : il visait explicitement à laisser aux États le temps de commencer à traduire en actes les principes adoptés à Genève, avant d'en dresser un premier bilan critique à Tunis.

Les enjeux posés à Genève

La phase de Genève pose les bases d'une vision partagée : celle d'une société de l'information « à dimension humaine, inclusive et privilégiant le développement », dans laquelle chacun aurait la possibilité de créer, d'obtenir, d'utiliser et de partager l'information. Cette formulation, volontairement large, tente de dépasser la seule dimension technologique du sujet pour y intégrer des préoccupations de développement, d'éducation et de réduction des inégalités entre pays.

La fracture numérique comme enjeu diplomatique

L'un des thèmes structurants du Sommet est celui du déséquilibre d'accès aux technologies de l'information entre pays développés et pays en développement — ce que l'on désigne couramment sous le terme de fracture numérique. Le Plan d'action de Genève fixe ainsi des objectifs chiffrés en matière de connectivité (écoles, hôpitaux, administrations publiques) à atteindre d'ici 2015, plaçant pour la première fois cette question au rang de priorité internationale au même titre que d'autres objectifs de développement.

La gouvernance de l'Internet, point de tension à Tunis

La phase tunisienne du Sommet est marquée par un débat particulièrement vif sur la gouvernance d'Internet, notamment sur le rôle des institutions américaines dans l'administration technique du réseau mondial. Ce débat aboutit à la création du Forum sur la gouvernance de l'Internet (FGI), un espace de dialogue multipartite associant gouvernements, secteur privé et société civile, qui perdure depuis sous l'égide des Nations unies.

Un texte fondateur : l'Agenda de Tunis

Le second sommet aboutit à l'adoption de l'Agenda de Tunis pour la société de l'information, qui précise les mécanismes de suivi et de financement des engagements pris à Genève. Ce texte reconnaît explicitement l'existence de disparités persistantes dans l'accès aux infrastructures numériques, tout en réaffirmant les principes de liberté d'expression et de respect des droits humains dans l'environnement numérique.

L'héritage du SMSI : un forum annuel toujours actif

Depuis 2005, un forum SMSI se réunit chaque année sous l'égide de l'UIT pour faire le point sur la mise en œuvre des engagements pris à Genève et à Tunis. Ce suivi institutionnel témoigne de la volonté de la communauté internationale de ne pas traiter la société de l'information comme un simple horizon technologique, mais comme un chantier de politique publique à part entière, associant enjeux économiques, éducatifs et de gouvernance mondiale.

Un cadre de référence encore mobilisé aujourd'hui

Les principes posés par le SMSI continuent de structurer une partie des discussions contemporaines sur la régulation d'Internet, la neutralité du net ou l'inclusion numérique. Ils constituent un point de repère utile pour situer les débats académiques sur la société de l'information (dimension technologique, économique, professionnelle, spatiale et culturelle) dans un cadre institutionnel concret, où ces théories rencontrent directement l'action des États et des organisations internationales.

Le SMSI et les Objectifs de développement durable

Le processus initié par le SMSI s'est progressivement articulé au cadre plus large des Objectifs de développement durable (ODD) adoptés par les Nations unies en 2015. L'UIT a ainsi structuré sa contribution aux ODD autour de l'objectif n°9 (bâtir une infrastructure résiliente, promouvoir une industrialisation durable et encourager l'innovation), en s'appuyant sur un cadre stratégique désigné par les « 4 I » : Infrastructure, Investissement, Innovation et Inclusion, comme le détaille le document de référence de l'UIT sur les TIC au service des Objectifs de développement durable. Cette articulation illustre la continuité entre les principes posés à Genève en 2003 et l'agenda international du développement durable adopté plus d'une décennie plus tard.

Un modèle de gouvernance « multipartite » inédit

Sur le plan méthodologique, le SMSI a également popularisé un mode de gouvernance dit « multipartite » (multistakeholder), associant à parts variables les représentants des États, du secteur privé, de la société civile et de la communauté technique d'Internet dans l'élaboration des décisions. Ce modèle, encore débattu quant à son efficacité réelle et à l'équilibre des voix qu'il permet entre acteurs de poids très inégal, a néanmoins influencé la manière dont de nombreuses instances internationales abordent depuis la gouvernance des enjeux numériques, au-delà du seul cadre onusien.

Le rôle spécifique de l'Union internationale des télécommunications

L'implication de l'UIT comme institution pilote du processus SMSI n'est pas anodine : fondée en 1865 sous le nom d'Union télégraphique internationale, elle est l'une des plus anciennes organisations internationales encore en activité et l'agence des Nations unies spécialisée dans les technologies de l'information et de la communication. Sa désignation comme organisatrice principale du Sommet a ainsi ancré le débat sur la société de l'information dans une tradition de coopération technique internationale déjà centenaire au moment du premier Sommet de Genève, plutôt que de le construire ex nihilo comme un chantier purement contemporain, avec le rattachement direct de l'organisation aux Nations unies depuis 1947.

Conclusion

Le Sommet Mondial sur la Société de l'Information illustre comment un concept d'abord élaboré dans le champ académique — de Daniel Bell à Manuel Castells — a fini par structurer une réponse diplomatique internationale coordonnée. Vingt ans après sa première phase genevoise, les tensions qu'il a mises au jour — fracture numérique, gouvernance d'Internet, équilibre entre innovation et inclusion — demeurent au cœur de l'actualité numérique mondiale, vingt ans après la clôture officielle du processus initial. Retour à l'accueil pour une mise en perspective académique de ces enjeux.