Daniel Bell et la société post-industrielle

Aux origines théoriques de la société de l'information

Avant même que l'expression « société de l'information » ne s'impose dans le débat public, un concept voisin avait déjà posé les bases théoriques de cette réflexion : celui de société post-industrielle, formulé par le sociologue américain Daniel Bell. Revenir sur cette généalogie conceptuelle permet de mieux situer les débats contemporains sur la place de l'information dans nos sociétés.

La genèse du concept

Daniel Bell formule l'idée de société post-industrielle dès 1959, lors d'un séminaire tenu à Salzbourg dans le cadre de la Commission pour l'an 2000 qu'il présidait, soit une dizaine d'années avant que le sociologue français Alain Touraine ne développe une thèse convergente de son côté. C'est toutefois son ouvrage de prospective sociale Vers la société post-industrielle, publié en 1973, qui popularise durablement le concept et en fixe les contours théoriques, comme le rappelle l'analyse publiée dans la revue Communications sur Persée.

Les trois axes de la thèse bellienne

La thèse de Bell articule trois dimensions distinctes de la transformation sociale qu'il observe :

  • Un axe économique : le passage d'une économie productrice de biens à une économie de services, dans laquelle le secteur tertiaire, puis le secteur de l'information, deviennent prédominants.
  • Un axe professionnel : la montée en puissance des classes professionnelles et techniques, au détriment des catégories ouvrières traditionnelles caractéristiques de la société industrielle.
  • Un axe cognitif : la centralité du savoir théorique comme principe organisateur de l'innovation et de la décision politique, ce que Bell résume par l'idée d'une société où le savoir codifié devient la ressource stratégique par excellence.

Convergence et divergence avec Alain Touraine

Bell et Touraine s'accordent sur un point central : la société post-industrielle se caractérise par la subordination des éléments matériels (matières premières, machines) aux éléments immatériels (savoir, information) dans l'organisation de la société. Ils divergent en revanche sur les implications politiques de cette transformation : là où Bell y voit une évolution relativement consensuelle portée par la rationalisation technocratique, Touraine insiste davantage sur les conflits sociaux nouveaux que cette mutation engendre, notamment autour du contrôle de l'information et de la connaissance elle-même.

Ce que la thèse post-industrielle explique, et ce qu'elle laisse de côté

La force explicative du modèle bellien tient à sa capacité à rendre compte, dès les années 1970, de tendances structurelles aujourd'hui bien documentées : tertiarisation des économies occidentales, expansion des professions qualifiées, poids croissant de la recherche et développement dans la compétitivité économique. Elle a cependant fait l'objet de critiques substantielles, notamment sur son caractère parfois téléologique (l'idée d'un progrès linéaire vers une société plus rationnelle) et sur son insuffisance à anticiper les nouvelles formes d'inégalités sociales que l'économie de la connaissance a elle-même produites.

Une filiation directe avec les théories de la société de l'information

La plupart des typologies contemporaines de la société de l'information — qu'elles insistent sur la dimension technologique, économique, professionnelle, spatiale ou culturelle — doivent une part importante de leur vocabulaire conceptuel à la matrice bellienne. La définition « professionnelle » de la société de l'information, en particulier, reprend presque telle quelle l'argument de Bell selon lequel une société entre dans une nouvelle ère lorsque les emplois de bureau, les enseignants et les professions du savoir deviennent numériquement dominants par rapport aux métiers manuels traditionnels.

Les limites empiriques du critère quantitatif

Un des reproches les plus constants adressés à cette approche, y compris par des auteurs par ailleurs sympathisants de la thèse post-industrielle, porte sur la difficulté à fixer un seuil précis à partir duquel une société bascule effectivement dans le post-industriel. Faut-il mesurer la part de l'emploi tertiaire, le volume d'information produite, la proportion de diplômés du supérieur ? Chacun de ces indicateurs donne une image partielle, et aucun ne fait consensus comme marqueur décisif d'un changement de nature sociétale plutôt que d'un changement de degré.

Filiation avec la notion contemporaine d'économie de la connaissance

La postérité académique la plus directe de la thèse bellienne se retrouve dans la notion contemporaine d'économie de la connaissance (knowledge economy), largement mobilisée depuis les années 1990 par les organisations internationales (OCDE, Banque mondiale) pour décrire les économies où la production, la diffusion et l'exploitation du savoir constituent le principal moteur de croissance et de compétitivité. Cette notion reprend, sous un vocabulaire économique plus contemporain, l'intuition centrale de Bell : le déplacement de la valeur ajoutée depuis la transformation de matières premières vers le traitement de l'information et du savoir codifié. Les indicateurs utilisés aujourd'hui pour mesurer cette économie (dépenses de recherche et développement rapportées au PIB, part des emplois hautement qualifiés, dépôts de brevets) prolongent directement les intuitions de mesure que Bell cherchait déjà à établir dans les années 1970, avec des outils statistiques bien plus développés.

Un débat toujours vivant sur la nature du changement social

Le débat ouvert par Bell reste d'actualité : assiste-t-on, avec la généralisation de l'intelligence artificielle et de l'automatisation cognitive, à une nouvelle rupture d'ampleur comparable à celle qu'il décrivait pour le passage de l'industriel au post-industriel ? Ou s'agit-il d'une simple accélération quantitative d'une dynamique déjà entamée depuis un demi-siècle ? Cette question, largement débattue par les économistes et sociologues du travail contemporains, montre la pertinence persistante du cadre conceptuel proposé par Bell, y compris pour analyser des phénomènes qu'il n'avait naturellement pas pu anticiper dans le détail.

Une réception française nuancée

La réception française du concept a longtemps été marquée par une certaine prudence disciplinaire : les sociologues français, davantage attachés aux traditions durkheimienne et marxiste, ont souvent préféré des cadres d'analyse centrés sur les rapports de classe et les conflits sociaux plutôt que sur une lecture évolutionniste des stades de développement économique. Alain Touraine lui-même, bien que proche de Bell sur le constat empirique, a construit une œuvre bien plus attentive aux mouvements sociaux et aux conflits que la thèse post-industrielle pouvait engendrer, ce qui explique en partie pourquoi le vocabulaire de Bell s'est davantage diffusé dans le monde anglo-saxon que dans l'espace académique francophone, où les théories de la société de l'information se sont souvent appuyées sur d'autres références, notamment européennes.

Conclusion

Le concept de société post-industrielle forgé par Daniel Bell reste un jalon incontournable pour qui veut comprendre la généalogie des théories contemporaines de la société de l'information. Il pose, dès le début des années 1970, les termes d'un débat qui n'a depuis jamais été refermé : celui du rapport entre transformation technologique, recomposition des structures professionnelles et centralité nouvelle du savoir dans l'organisation sociale. Retour à l'accueil pour une présentation plus large des différentes approches du concept.