Si Daniel Bell a posé les bases de la réflexion sur la société post-industrielle dès les années 1970, c'est le sociologue espagnol Manuel Castells qui a proposé, deux décennies plus tard, la synthèse théorique la plus influente et la plus systématiquement citée sur les mutations sociales liées à l'information : le concept de société en réseau.
Une trilogie majeure : L'ère de l'information
Professeur de sociologie et d'aménagement urbain et régional à la célèbre université de Californie à Berkeley, Manuel Castells publie entre 1996 et 1998 une trilogie intitulée The Information Age: Economy, Society and Culture, dont le premier tome, La société en réseaux, paraît en français en 1998 chez Fayard. Cette œuvre ambitieuse propose une explication globale et cohérente du monde contemporain, marqué selon lui par la conjonction de deux phénomènes historiques : la révolution des technologies de l'information et la globalisation de l'économie. Plusieurs analyses de référence de cet ouvrage, comme celles publiées dans la Revue française de sociologie et la revue Flux, permettent d'en mesurer la portée et les limites.
Le réseau comme nouvelle morphologie sociale
La thèse centrale de Castells tient en une formule devenue classique : « le réseau constitue la nouvelle morphologie sociale de nos sociétés ». Il ne s'agit pas seulement de constater que les technologies numériques permettent de relier des ordinateurs entre eux, mais d'affirmer que la logique de réseau devient le principe structurant de l'ensemble des activités sociales, économiques et culturelles : l'entreprise en réseau se substitue à l'organisation hiérarchique verticale, la ville globale s'organise en nœuds connectés plutôt qu'en territoires continus, et l'identité individuelle elle-même se recompose au contact de flux d'information permanents.
L'espace des flux contre l'espace des lieux
Castells introduit une distinction conceptuelle devenue centrale dans la géographie sociale contemporaine : celle entre l'espace des flux (space of flows), organisé autour de la circulation instantanée de capitaux, d'informations et de décisions entre quelques nœuds stratégiques mondiaux, et l'espace des lieux (space of places), qui reste celui de l'expérience quotidienne ancrée dans un territoire physique. Cette tension, selon Castells, structure une grande partie des inégalités contemporaines : certains territoires et certaines populations sont pleinement connectés à l'espace des flux, tandis que d'autres en restent structurellement exclus malgré une proximité géographique parfois immédiate.
Le concept d'« informationalisme »
Castells forge le néologisme d'informationalisme pour désigner le nouveau mode de développement qui succède à l'industrialisme : dans ce mode, la source de productivité réside dans la capacité à générer, traiter et transmettre de l'information de façon efficiente, la technologie de l'information constituant elle-même la matière première sur laquelle agit cette nouvelle économie, plutôt qu'un simple outil au service d'une production matérielle préexistante.
Les critiques adressées à la thèse castellsienne
Malgré son influence considérable, l'œuvre de Castells a fait l'objet de critiques substantielles, documentées notamment dans les analyses de la Revue française de sociologie évoquées plus haut : certains commentateurs lui reprochent un déterminisme technologique sous-jacent, où les transformations sociales sembleraient découler presque mécaniquement des innovations techniques, ainsi qu'une tendance à généraliser à l'échelle mondiale des observations parfois circonscrites aux économies les plus avancées. D'autres soulignent la difficulté à opérationnaliser empiriquement des concepts aussi vastes que l'« espace des flux », rendant leur vérification scientifique délicate.
Une grille de lecture toujours mobilisée
Ces réserves n'ont pas empêché le vocabulaire castellsien de s'imposer durablement dans les sciences sociales : les notions de société en réseau, d'espace des flux ou d'informationalisme restent aujourd'hui des références obligées dans l'analyse de la mondialisation numérique, de la géographie des métropoles connectées ou des nouvelles formes de gouvernance transnationale.
Le pouvoir de l'identité : le second tome de la trilogie
Publié en 1997 (traduction française en 1999), le deuxième tome de la trilogie, Le pouvoir de l'identité, complète l'analyse structurelle du premier volume par une réflexion sur les résistances que suscite la mondialisation en réseau, comme l'analyse notamment une recension publiée dans la revue Géocarrefour sur Persée. Castells y observe que la logique globalisante des réseaux économiques et technologiques s'accompagne, en réaction, d'une multiplication des revendications identitaires (nationales, religieuses, régionales, de genre), qui viennent contester la légitimité des institutions traditionnelles, l'État en tête, désormais réduit à n'être qu'un pôle de pouvoir parmi d'autres au sein d'un jeu de réseaux plus vaste.
L'autocommunication de masse et les mouvements sociaux en réseau
Dans des travaux plus tardifs, notamment autour du concept de communication et pouvoir, Castells approfondit l'analyse des mouvements sociaux contemporains (mouvements écologistes, féministes, ou plus récemment les mobilisations numériques de grande ampleur), qu'il analyse comme les acteurs privilégiés de l'ère de l'information : capables de produire de nouveaux codes culturels et de fonctionner comme des contre-pouvoirs, notamment grâce à ce qu'il nomme l'autocommunication de masse — la capacité des individus et collectifs à produire et diffuser massivement leurs propres messages, en dehors des canaux médiatiques traditionnels, grâce aux plateformes numériques.
Une réflexion prolongée jusqu'au troisième tome de la trilogie
Le troisième tome de la trilogie, Fin de millénaire, publié en 1998, applique la grille de lecture développée dans les deux premiers volumes à l'analyse de phénomènes contemporains alors émergents : la crise du bloc soviétique, l'essor de l'économie criminelle transnationale organisée elle aussi en réseau, ou encore la marginalisation économique de larges pans du continent africain, que Castells qualifie de « quart-monde », exclu des flux économiques et informationnels structurant la mondialisation. Cette dernière notion illustre bien la cohérence d'ensemble de son œuvre : la logique de réseau ne produit pas seulement de la connexion, elle produit tout autant de l'exclusion pour les territoires et les populations qui n'y ont pas accès, un constat qui rejoint directement les analyses contemporaines sur la fracture numérique, développées par ailleurs sur ce site.
Conclusion
En articulant la révolution technologique de l'information à la recomposition spatiale et sociale du capitalisme mondialisé, Manuel Castells a proposé l'une des synthèses les plus ambitieuses de la sociologie de l'information contemporaine. Sa théorie prolonge et complexifie l'intuition initiale de Daniel Bell sur la centralité du savoir, en y ajoutant une dimension géographique, réticulaire et politique que les approches antérieures, plus centrées sur les seules variables économiques et professionnelles, avaient largement négligée. Retour à l'accueil pour resituer cette approche théorique parmi les autres définitions possibles du concept, déjà examinées ailleurs sur ce site.